Que lisez-vous en ce moment #12 Brigitte Kernel, Agatha Christie, le chapitre disparu

« Voilà, le livre est fini. J’ai posé le point final. Le titre : Une autobiographie. Je ne me sens pas très à l’aise. Mon éditeur va s’en rendre compte… Des pages manquent : ma disparition à l’hiver 1926. Pourtant, j’ai bien écrit ce chapitre. Des pages et des pages, presque un livre entier. Mon secret. Ma vie privée. Une semaine et demie qui n’appartient qu’à moi. »

C’est une histoire vraie. Un mystère jamais totalement élucidé. Une zone d’ombre qui demeure dans la vie d’Agatha Christie.

Pourquoi et comment la reine du crime s’est-elle volatilisée dans la nature durant l’hiver 1926 ? Qu’a-t-elle fait pendant ces onze journées ? Pourquoi toute la presse a-t-elle cru qu’elle avait été kidnappée ou assassinée ?

 

 

J’avais découvert ce roman grâce à un contact sur Instagram.

Comme d’autres lecteurs, j’ai découvert les romans d’Agatha Christie pendant mon enfance, juste après la bibliothèque rose (Fantômette), puis verte (Alice Roy), puis quelques romans piqués à mes parents pendant les vacances (L’inquisiteur d’Henri Gougaud – Les misérables…). Et j’ai patiemment dévoré une à une les enquêtes d’Hercule Poirot, avec des livres empruntés à la bibliothèque.

Plus récemment, j’ai découvert « La romancière et l’archéologue : Mes aventures au Moyen-Orient », d’Agatha Christie elle-même, que j’ai beaucoup aimé. On y découvre l’histoire de son deuxième mariage, sa vie et ses voyages avec l’archéologue Sir Mallowan en Irak. J’avais été éblouie, satisfaite de cette aura de l’auteur, et de cette vie parallèle dans laquelle elle puisait son inspiration (j’étais archéologue à l’époque).

C’est donc assez naturellement que j’ai été attirée par ce roman, décrit comme un chapitre de la vie de l’écrivain, ces 12 jours qui manquent dans sa bibliographie. Et c’était une assez mauvaise idée. Comme je vous le disais à propos de Stephen King et de son roman « Ecriture », je n’aime pas que l’on se penche à rebours sur les causes de la création en échafaudant des hypothèses hasardeuses. C’est tout le drame de mes études d’histoire de l’art. Mais que diable savez-vous des rencontres et des voyages qui ont peut-être, sans doute, sûrement, influencé les créateurs ? N’est-ce pas un manque d’humilité que de vouloir s’immiscer dans le cerveau des auteurs ? Les idées vont et viennent, les influences, les humeurs, les amours. Est-on enquêteur ou esthète ?

J’ai acheté le livre de Brigitte Kernel, que je connaissais pas. Qui est-elle, qu’écrit-elle ? Je découvre son parcours et sa bibliographie en ouvrant la première page. Brigitte Kernel est journaliste, raconte des enquêtes à la radio et écrit des biographies ! Aïe. De stars. Aïe.

Cette lecture ne m’a occupée que quelques soirées : une écriture plate déroule des faits et mélange des personnages réels et des personnages inventés, ceux qui figurent dans un roman écrit par Agatha Christie sous un pseudo, et tente de trouver les raisons de cette absence de plus d’une semaine qui a mis en émoi la Grande Bretagne. Les chapitres alternent : l’enquête menée par l’inspecteur de police et le mari de l’auteur d’un côté, dans un style théâtral, et de l’autre, l’écrivain dans sa retraite en proie au doute.

C’est peu de dire que ce livre m’a énervée et qu’il a ne rend par honneur à l’image que j’ai d’Agatha Christie. J’aurais pu me contenter d’une recherche sur la fidélité, le couple, les racines qui font qu’un auteur est capable de créer en se sentant soutenu ou que tout chavire et le met en difficulté, mais Brigitte Kernel fait de l’auteur un personnage de tragédie misérabiliste, égoïste, voire irresponsable.

Certes, il y a une petite satisfaction à voir les faits connus et les romans utilisés dans cette reconstitution, à l’instar du scénario de « Shakespeare in Love ». Mais l’écrivain vue par Kernel est godiche, maladroite, et pour tout dire, désespéramment humaine. Elle est inquiète de sa relation avec les hommes, dépendante, soumise. Elle imagine son mari profiter des courbes de son ennemie, la dactylographe dont il est épris, elle se voit elle-même grosse et laide suite à sa grossesse, elle nous livre toutes ses pensées basses de plafond – en disant plus sur l’auteur du livre que sur celle de l’écrivain. Même inspiré de son éducation victorienne, le portrait en prend un coup et c’est tout à fait dérangeant. Que lui ont apporté ces douze jours d’isolement, quel impact sur l’avenir, quelle compréhension de sa célébrité ? C’est à peine si ces considérations sont esquissées.

En conclusion, j’ai fini ce livre parce qu’il était court, bien suffisant dans tous les sens du terme, et je n’ai aucune envie de lire une autre biographie de cet auteur. A mon sens, il suffit de découvrir des pièces de puzzle de la vie d’un auteur à travers ses œuvres et sa biographie pour apprendre à connaître ce qu’il accepte de partager. Je préfère ne rien connaître de cette absence. Son droit à la vie intime est non négociable.

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